
On arrive dans un hôtel « de luxe » à Sudder street : j’ai honte d’avoir choisi cette catégorie par rapport à la mission de volontariat mais il fallait ça : des conditions d’hygiène minimales pour mon enfant que je vais exposer délibérément aux maladies (la valise ressemble à un hôpital, on a de quoi décimer une bonne partie des moustiques du continent). Je vais très vite être rassurée par rapport au luxe de notre hôtel...
Voilà on est chez nous pour 12 nuits, il faut s’installer ; on ouvre la valise espérant se raccrocher à des effets qui nous rappelleraient le confort de chez nous : le gel douche a explosé en vol : nos affaires sont toutes engluées. Alors là une seule chose à faire : fermer la valise, s’effondrer dans la paillasse pleine de puces et dormir pour oublier, en espérant se réveiller ailleurs. Le miracle ne s’étant pas produit : nous nous sommes réveillés en enfer, après quelques heures d’un sommeil étrange rythmé par le bruit infernal de la rue et les appels à la prière du muezzin.
Au réveil : nous voilà partis à pied à la découverte de Calcutta en direction de Mother house, la maison-mère des sœurs de Mère Térésa. Il fait très chaud, l’Inde s’offre à nous : les clochettes des rickshaws : charrettes à bras (rappelant le film la cité de la joie), tirées par de pauvres êtres humains décharnés courant pieds nus sur le sol immonde : nous avons choisi de ne pas les « utiliser », trouvant indigne leur situation : est-ce le bon choix ? Ne les avons-nous pas privés d’un maigre salaire ? Après avoir arpenté de grandes artères, nous arrivons enfin au but de mon long pèlerinage du Web : Mother House : comme sur les photos : une sœur portant le sari blanc bordé de bleu bien connu, nous « accueille » : on doit s’inscrire sur un registre répertoriant les visiteurs.
Réveil 5h, douche froide, direction Mother House pour la messe, rien dans le ventre (pas de petit déjeuner à l’hôtel si tôt). Les hôtels miteux de Sudder Street, dégorgent les volontaires allant au même endroit que nous. Nous suivons le flot, non pas par les grandes artères de la veille mais par un chemin dans des rues plus petites et plus noires où nous découvrons la population de la rue. Les trottoirs fourmillent de gens qui dorment à même le sol dans la poussière : on doit les enjamber ou passer sur la route en se faisant klaxonner. Çà et là : des hommes, groupés autour des bouches d’eau, se lavant ou se brossant les dents saignantes, après avoir uriné dans le caniveau. Les femmes se lavent entortillées dans leur sari qui laisse parfois échapper une partie de leur nudité décharnée, dans l’indifférence totale. Où est la dignité humaine ? Où sont les droits de l’homme ? Chaque homme n’a-t-il pas droit à un minimum d’intimité ? Et la nourriture ! la terre ne produit-elle pas assez pour que ces êtres ne soient pas décharnés ?
On arrive tant bien que mal à Mother House ; La salle est remplie essentiellement par les sœurs et les novices (j’en dénombre plus d’une centaine), plusieurs dizaines de volontaires sont déjà là, à 5h50 : je trouve ça émouvant et beau. La messe est en Anglais ; les chants me semblent vieillots mais quelle chaleur ! pas un poil d’air ! et puis tout qui tourne, je suis obligée de sortir. Mon ado-athée attend poliment la fin de la messe et rejoint un tas informe ressemblant à sa mère gisant sur un banc. On décide de rentrer à l’hôtel et nous revoilà cour des miracles. C’est insupportable et je vomis plusieurs fois sur le chemin de l’hôtel. L’avantage, c’est que personne ne me remarque puisque tout le monde crache n’importe où...
Je suis submergée par la nausée, je n’ai qu’un souhait : que ça s’arrête. Arrivés à l’hôtel, on s’effondre, on dort et l’idée de rentrer nous prend : à l’impossible nul n’est tenu, errare humanum est, perseverare diabolicum. Ceux qui me disaient que l’on faisait une erreur en partant avaient raison : pas agréable pour nous mais tant pis ! si on peut rentrer, on ne va pas tout de même pas rester dans cet enfer pour ne pas perdre la face....
Guy appelle de nombreuses fois British Airways, sans succès.....
L’heure de la réunion pour les nouveaux volontaires approche. Guy ne veut pas y aller ; J’arrive à le décider : une réunion n’engage à rien, si on décide tout de même de repartir, personne ne viendra nous chercher en France. Même chemin, mêmes horreurs, puis la salle de réunion. Nous sommes une centaine de nouveaux (presque tous des jeunes ou très jeunes). On nous répartit par nationalités. Nous sommes une dizaine de frenchs et, c’est un frère de Saint Jean qui nous prend en charge : tout jeune (25 ans environ), sympa : premier contact bienveillant depuis notre arrivée. Il est là depuis plusieurs mois et nous briffe par rapport à la mendicité : les mendiants dépendent d’un souteneur et ils doivent reverser une grosse partie de leurs gains. Les enfants sont loués d’autant plus chers qu’ils sont gravement handicapés (mutilés volontairement). Si on donne de l’argent, on entretient le système. Notre choix est vite fait : il va falloir s’endurcir et se rappeler cette décision chaque fois que nous croiserons des yeux implorants.
Nous sommes affectés dans un centre pour enfants abandonnés, Daya Dan, à l’étage des handicapés mentaux profonds. On ne discute pas, on est ensemble (il y a peu de postes mixtes). Demain : l’inconnu, mais le frère Jean Bosco nous a dit qu’il était présent à chaque petit-déjeuner et que l’on s‘adresse à lui si on avait besoin de quelque chose. Quel amour de jeune frère ! heureusement que British Airways n’a pas répondu ! Nous repartons chacun avec une médaille (...) et notre carte de volontaire : on a signé !
il semble qu’on va rester jusqu’au bout.
Le matin : lever à 5h30 : douche froide et en route pour Mother House. Petit-déjeuner frugal avec les volontaires : deux tranches de pain, une mini banane, une tasse de tchaï. Enfin, le meilleur moment de la journée pour moi : la prière avant l’apostolat : à 7h30 J’ai trouvé très émouvant de voir ces 350 jeunes venus de nombreux pays prier ensemble avant de plonger dans l’horreur des centres.
En route pour l’aventure ! Notre centre est assez éloigné ce qui nous vaut le plaisir des transports en commun : toujours les mêmes règles de conduite : on klaxonne et c’est le plus gonflé qui passe... Au centre de Daya Dan : très vite, je comprends que c’est chacun pour soi : la difficulté du volontaire arrivant est de se rendre utile, les plus anciens n’ayant aucun souci d’accueillir les nouveaux en gardant jalousement les tâches arrachées de haute lutte les jours précédents. Pour 20 enfants lourdement handicapés, il y a 1 sœur, des indiennes salariées (les macis) ne connaissant pour la plupart pas le sourire, brutalisant souvent les enfants en plus de rabrouer les volontaires. N’ayant pas fait état de mon état de médecin de toute façon sans utilité pour ces pauvres petits êtres au cerveau détruit, je me suis repliée sur la terrasse : domaine du linge. Les enfants étant grabataires et incontinents, les lits et les vêtements sont changés 2 fois par jour : donc un poste clé pour le volontariat : laver à la main ou avec les pieds, essorer, étendre une infinité de draps et de vêtements. La pince à linge n’est pas arrivée ici et il faut re-étendre régulièrement ce que le vent chasse par terre et composer avec la mousson : pluies quasi quotidiennes qui font ramasser puis étendre le linge plusieurs fois par matinée. Guy est souvent avec moi. Moi qui voulais qu’il fasse des rencontres ....
Mais les plus valides des enfants viennent parfois vers lui, l’entraînant pour jouer et ça me comble de bonheur : voyage initiatique en bonne voie. Il m’a même emmenée acheter un jouet car il y avait eu une casse dans le service et il était tout heureux de voir que le dinosaure acheté plaisait aux enfants.
Ainsi sont passées les journées, les premières très lentement, les dernières plus vite. Il aura fallu une semaine à Gn pour se remettre de l’électrochoc, puis pour accepter d’acheter quelques fruits aux commerçants de la rue ou même entrer dans un magasin. Quel bonheur quand « le contact passe », quand on poursuit la route avec un sourire indien dans la tête !
Finalement, je resterais bien. On s’habitue à tout : au bruit, à la foule, à la pollution, à la crasse, à la chaleur humide. Ce matin, j’ai aperçu mon grand gaillard porter sur les toilettes sa petite fille préférée (lui qui, le premier jour, pensait qu’on devrait euthanasier ce genre d’enfant). Il a participé à l’école du service, il aimerait revenir ici si ce frère y restait... Il a su apprécier la gentillesse de certaines sœurs et a discuté avec la responsable de notre étage des besoins du service.
Donc : objectif n°1 atteint. Moi, ça y est, j’aime l’Inde et je suis triste de partir.
Je parraine depuis plusieurs mois un enfant à Calcutta. L’association française Calcutta de la rue à l’école soutenant une ONG locale Tomorrow‘s Foundation (TF) m’avait semblée fantastique sur internet : les enfants sont ramassés dans le bidonville de Khaligat (où Mère Térésa créa son premier mouroir), mis à niveau pour entrer dans une école publique de Calcutta puis bénéficient d’un soutien extra scolaire quand ils ont pu intégrer l’école. On les aide à préparer les examens avec 12 places d’internat, car il n’est pas facile de travailler dans un bidonville... À ceux qui n’ont pas d’aptitudes scolaires, on apprend un métier (l’imprimerie et la reliure : l’association éditant des cartes de vœux).
Ces Français m’avaient gentiment donné les coordonnées de la responsable à contacter sur place. Nous étions convenus d’une visite sur site pour notre dernier après-midi en Inde. J’ai dû insister pour que nous honorions notre promesse, Guy trouvant suffisant les œuvres de Mère Térésa et ayant perdu toute aversion envers le « religieux ». Nous avons eu un accueil incroyable, disproportionné par rapport à ma petite contribution ... Nous étions les hôtes de marque...
Les responsables de TF sont venus nous chercher à notre hôtel et nous ont véhiculés tout l’après midi sur les différents sites : le siège, l’internat, le bidonville, l’école. Le temps passait vite dans les embouteillages de Calcutta et nous avions un rendez-vous que je ne voulais pas manquer pour les adieux à Frère Jean alors j’ai commencé à dire que, peut-être, nous pourrions nous dispenser de la visite à la dernière école. Mais les Indiennes semblaient tellement tristes que nous nous sommes laissés faire...Heureusement ! En fait, toutes les classes attendaient notre visite.... Chacune a interrompu ses cours pour nous dire les mots de bienvenue préparés. Les enfants de la première classe visitée nous avaient préparé des cadeaux, nous ont mis au poignet le bracelet de l’amitié qu’ils avaient confectionné. J’ai eu bien du mal à poursuivre la visite tellement j’étais émue. Pouvais-je faire un plus beau cadeau à mon ado ?
Une telle expérience devient une partie de soi-même et nous revenons avec Kolkata incrustée en nous. Nous avons bien compris que l’on ne sert pas à grand-chose sur place pour une courte durée. Nous serons plus utiles en Europe : à nous de montrer ce qu’est la vie dans les rues de cette poubelle géante qu’est Calcutta. À nous d’expliquer que, pour 20 euros par mois, on sort un enfant de l’enfer. L’association Tomorrow’s Foundation visitée le dernier jour nous a semblée d’autant plus efficace qu’elle est aconfessionnelle et qu’elle est dirigée par des Indiens qui ont pu surmonter l’idéologie des castes pour s’occuper eux-mêmes des intouchables.
Anne-Marie, marraine d’un enfant de Calcutta et responsable de l’antenne Haute-Savoie.
