Nous étions bien loin de ces questions en nous pressant au Centre Wallonie-Bruxelles (rue Quincampoix, Paris 4e), ce mercredi 17 janvier 2007, pour ne pas manquer le début de l’avant-première d’Odette Toulemonde, d’Éric-Emmanuel Schmitt, organisée au bénéfice de l’association Calcutta de la rue à l’école.
Mais déjà, les fresques tintinesques (Belgique oblige) sur les murs menant à la salle de projection commencent déjà à vous plonger dans une atmosphère légèrement décalée, comme un sas de conditionnement permettant d’entrer pleinement dans le monde d’Odette. Ne pas trop s’attarder sur les fresques quand même : plus une place de libre dans la salle. Nous sommes donc réunis dans ce ciné-club convivial, heureux pionniers dont les sens n’auront ce soir été corrompus par aucune critique.
Et pourquoi sommes-nous là d’abord ? Pour aider l’association Calcutta de la rue à l’école, qui, depuis plus de dix ans déjà, aide les enfants de Calcutta sur le long terme en tissant des liens durables avec les donateurs, notamment à travers la mise en œuvre de parrainages.
Comment sommes-nous là ensuite ? Grâce, tout d’abord, au Centre Wallonie-Bruxelles, qui a offert gracieusement la salle et ses dépendances aux participants. Grâce, ensuite et surtout, à Gaspard de Chavignac, producteur du film et ancien membre du CA, qui a reversé à l’association l’intégralité des bénéfices de cette soirée.
Saluons d’ailleurs la générosité de Gaspard à sa juste et grande mesure, dans une époque cinématographique - la nôtre - de plus en plus portée sur la paranoïa, où les projections de presse, Internet et piratage obligent, sont aussi surveillées qu’une réunion au Pentagone, sans même évoquer les réalisateurs interdisant purement et simplement toute projection avant la sortie officielle. Chapeau bas, Monsieur.
Odette aime la vie, elle est la vie, qu’elle traverse comme une fleur, planant au-dessus de la grisaille et du sordide, un plumeau à la main, quand ce n’est pas un livre. Car justement, c’est là que réside le secret de sa joie d’être au monde : dans la littérature, et plus précisément celle de Balthazar Balsan, écrivain à succès auprès des « gens » qu’on dit « ordinaires », ce que lui reprochent précisément les critiques parisiens, dépeints - comme il se doit - en auteurs ratés, pétris d’aigreur et de snobisme cynique.
Alors, laminé - tant artistiquement que sentimentalement - par la méchante critique, Balthazar perd le goût de la vie, qu’il retrouve grâce à une lettre d’Odette lui disant, avec les mots simples de l’admiratrice transie, à quel point ses livres l’ont aidée à vivre.
Balthazar, qui n’a plus rien à perdre car il a déjà tout perdu, décide donc de rencontrer Odette. Et là... nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que désormais, c’est la vie qui va aider l’artiste à créer.
Éric-Emmanuel Schmitt - dramaturge, écrivain déjà largement consacré - ajoute donc la corde du cinéma à son arc (à force d’en ajouter, ce n’est plus vraiment d’un arc, mais d’une harpe, dont il faudrait parler) et réalise le tour de force de réussir une comédie avec des bons sentiments, évitant les écueils de la mièvrerie collante et du vachard gratuit. Une rareté qu’il faut souligner, et que l’on retrouve d’ailleurs davantage dans le cinéma belge (tiens, tiens...) de dans le cinéma français.
Cet équilibre entre poésie, tendresse et cruauté tient évidemment en grande partie à la présence de Catherine Frot et Albert Dupontel, deux comédiens polyvalents, qui, pour appartenir à des univers tout à fait dissemblables, ont connu des trajectoires parallèles - partis du registre comique, ils ont su progressivement explorer leur versant grave - et expriment ici leur double facette avec bonheur.
Mais voilà, c’est déjà terminé, Odette et Balthazar disparaissent, le rideau sur l’écran est tombé, mais ce n’était que la première séance, et loin d’être la dernière, comme en témoigne le succès actuel du film.
Alors, lorsque l’art (Gaspard) aide la vie (l’association) pour nous montrer la vie aider l’art, nous sommes peut-être tous devenus ce soir un peu plus aimants, un peu plus artistes, un peu plus vivants.
Jacques des Moutis, ancien d’Aide Universitaire